Le mannequin

 

Le magasin vient d’ouvrir ses portes, il est tôt et le froid est vif. Dans la nuit, la

neige est tombée et a recouvert la ville d’un manteau de coton immaculé. J’observe la rue et, j’attends. Ce matin, je me sens très belle, j’ai une longue robe en soie rose légère, rehaussée de dentelle fine, des gants qui montent à l’assaut de mes coudes blancs et doux. Mes escarpins me font un peu mal aux pieds mais, je les trouve si chics.

Les gens pressés passent devant moi, tête basse, crachant une buée grise qui s’enroule autour d’eux en longues volutes éthérées. Les gens passent et j’attends. Le piétinement des milliers de pas rapides font une mélodie un peu hypnotique. Je regarde et j’écoute.

La sonnette tinte vigoureusement de temps en temps mais, seule la rue m’intéresse. La rue et la foule qui passe plus lentement que d’habitude devant moi.

Il fait froid et les gens sont cachés par des écharpes bariolées et des bonnets tantôt sages, tantôt loufoques. On ne reconnait pas les habitués qui défilent comme chaque jour, semaine après semaine mais, je sais que lui, je le reconnaitrai. D’abord, il n’a jamais de chapeau ou bonnet, il avance, sûr de lui, les cheveux en vagues brunes indisciplinées.

Il n’a, semble-t-il, jamais froid. Il est grand et mince, toujours élégamment vêtu de costumes impeccables. Sa démarche féline me ravit, me transporte comme tout chez lui m’émeut et me fait rêver. Il est l’élégance et la classe parisienne.

Je regarde mais ne le vois pas ce matin. Cela m’inquiète un peu car il est toujours d’une parfaite ponctualité. Est-il en retard ? Ce serait la première fois. Serait-il malade ? Ou en vacances peut être ? S’il est en congés, combien de temps y restera-t-il ? Vais-je devoir attendre longtemps ? Ma tristesse s’étend au fil des minutes et mon mascara coule, je le sens. Pourtant, ce matin, je sais que je suis particulièrement belle avec ma robe somptueuse et ma longue chevelure aussi blonde que la sienne est brune. Ce matin, il m’aurait enfin remarquée, m’aurait trouvée belle. Il se serait arrêté et m’aurait souri.

Ce matin, je remarque soudain que les gens glissent, hésitent, avancent à pas comptés. Leur lent passage se fait chorégraphie délicate et fragile. Le trottoir a dû geler et le danger se précise quand une jeune femme souriante, perd le contrôle et se retrouve assise dans une sorte de boue de couleur indéfinissable. Une silhouette se précipite, c’est lui je le reconnais. Il se penche avec tendresse sur la jeune femme dont le visage chiffonné témoigne de la dureté de sa chute. Il se penche et lui sourit, lui tend une main secourable. Ils échangent des mots que je n’entends pas. S’accrochant à son bras, elle se relève. Ils s’embrassent et, enlacés, passent devant moi sans un regard pour moi. Ils sont seuls au monde et m’ignorent.

Je reste seule avec ma belle robe et mon chagrin. Il est passé mais ne m’a pas vue. Il était là mais ne m’a pas remarquée, n’a pas vu ma beauté. Je reste là, dans ma vitrine décorée de guirlandes et de flocons de neige. Il est passé, le regard perdu dans ses yeux pervenche à elle. Il est passé et moi, je reste figée dans ma vitrine salie par le froid et les doigts des curieuses.

Lissandre (2018)

 

La belle endormie

La belle endormie

Les carreaux se teintent d’anthracite et le froid s’infiltre par tous les interstices des portes et volets. Tapie dans un coin obscur du salon, j’admire les flammes de la cheminée danser sur la chemise de l’Homme. Ses longs cheveux gris cachent son regard mais, je sais qu’il lit, tranquille. Ses doigts engourdis tournent les pages avec lenteur et un brin de maladresse. Il sirote, par instant, un café qui fume dans la tasse fine dont il se sert toujours. Il a des habitudes, des sortes de rituels dont je ne me lasse pas.
Comme j’aimerais qu’il bouge, qu’il se lève et s’intéresse à moi ! Mais, rien. Les soirs se succèdent sans incident et je rêve à nos jeux anciens.
La maison autour de nous s’endort dans une solitude paisible. Et j’attends la journée suivante avec patience et un brin de désillusion. Que se passe-t-il ? Pourquoi reste-t-il ainsi plongé dans ses lectures. A-t-il perdu l’enthousiasme et la joie ?

Je sais que l’hiver arrive à la couleur des vitres, au givre qui étoile doucement le verre. J’écoute ronfler la cheminée, craquer le bois qui brûle. Je sais que bientôt, Noël sera là. Mais, cette année sera-t-elle différente de l’année précédente ? La vieille bâtisse restera-t-elle inanimée, glacée et vide ?

L’Homme semble se réveiller un peu à l’approche des fêtes. Il prépare quelque chose c’est évident. Le téléphone sonne plus souvent et je le sens plus vivant, plus impatient. J’espère seulement qu’il ne va pas partir comme il y a deux ans. Et encore, avant il m’emmenait quand il sortait, quand il allait réveillonner ailleurs.

La neige tombe enfin et les jours défilent, de plus en plus sombres, de plus en plus froids. Je gèle dans mon coin, oubliée. C’est étrange comme la maison me semble silencieuse depuis qu’il me laisse de côté.  Il a eu des soucis de santé et depuis, il a perdu le sourire et cet entrain que j’aime beaucoup. Il travaille toujours mais, ne s’occupe plus trop de moi et préfère ses lectures inquiétantes. Je le devine aux couleurs si sombres des couvertures, aux armes, au sang qui ruisselle sur le carton des bouquins.

Ah, ce matin, le réveil sonne tôt, très tôt même et la maison grince et se réveille. La chaudière ronfle dans le sous-sol et les volets claquent aux aurores. La cuisine résonne de mille bruits de vaisselle malmenée, de four dont on fait claquer la porte. J’entends aussi quelques jurons, sûrement un détail qui cloche ou un geste qui dérape ? J’aime l’odeur de soupe et de gâteaux qui s’échappent jusqu’à mon refuge dans le coin sombre du salon. J’aime la fébrilité que je sens chez l’Homme.

Bientôt, des ronflements de moteurs emballés, des portières qu’on cogne sans délicatesse comme pressé d’arriver et, une joyeuse troupe débarque. La maison s’étire, se déplie et ronronne de plaisir. Des rires d’enfants font trembler les vieux murs et réchauffent instantanément mon pauvre cœur qui se mourrait.

L’après-midi me comble et j’écoute sans me lasser cette vie qui revient. Je contemple l’Homme soudain si heureux. J’admire les décorations, le sapin qui scintille. Et surtout, j’espère.

Le repas ensuite réunit la famille au grand complet, les enfants, petits-enfants, grand-mère, frères et sœurs… J’attends de plus en plus inquiète que le repas s’achève et que la fête commence. Je tremble un peu mais pas de froid, non, de peur. Peur qu’il m’ignore encore, peur du silence qui me pèse.
Mais, très vite, à peine les gâteaux déposés sur la table, le café fumant versé dans les tasses de porcelaine et une voix enfantine réveille mes espoirs :

« -Dis papy, tu nous chante quelque chose ? »

Un mouvement de chaise qu’on repousse, des pas qui s’approchent, une main qui se tend et me voilà toute tremblante, toute chose. Mon vieux bois gémit et mes cordes rouillées frémissent en longs soupirs de bonheur. Ses mains qui se calent, ses doigts gourds qui cherchent les accords et mon bonheur explose. La musique retentit pour ce Noël qui me ressuscite et toute la famille chante avec l’Homme retrouvé.

Lissandre (2018)

Ce petit texte a été écrit pour mon frère musicien et luthier magique

 

Livre collectif

Il y a très peu de temps, notre bébé est arrivé. Il s’agit d’un livre collectif, une anthologie écrite par 7 auteurs totalement différents. Le thème est vaste puisqu’il s’agit de la liberté.

Encore merci, merci à Nadia, notre prof géniale et complètement barrée.

Merci aux copines et copains qui ont vécu cette aventure avec moi et ce n’est qu’un début !!

On y a mis tant de choses qu’on espère vous toucher, vous interpeler…

ET POURQUOI PAS ?: Parce que rien n'est impossible

On le trouve sur Amazon.

J’ai aussi publié « Blou », un petit livre pour enfant

Blou

Nature

Nature 

Dessine-moi des montagnes enneigées,

Des chemins facétieux et vagabonds,

Des paysages à couper le souffle

Des à pics vertigineux où perdre la tête

Des grottes mystérieuses et sombres

Où s’inventer des peurs et des frissons

Des torrents vifs et glacés qui jouent

Bondissant de rochers en cascades

Des prés pentus sauge et malachite

Des fougères où s’égare le pas des voyageurs

Des chênes si vieux qu’ils ont connu

Et le monde de nos aïeux

Et celui des brigands et des carrosses

Dessine-moi des bâtons de marche

Des chaussures inusables

Et un sac à dos bourré de trésors

Fais-moi un signe d’encouragement

Et laisse-moi partir à l’aventure

Me remplir de cœur et l’esprit

De cette nature si belle

Qu’à force de bêtises

Nous allons rayer de l’univers.

Lissandre (05 août 2019)

Une petite histoire douce pour commencer !

Le nuage de Lulu

L’après-midi explose de parfums, de bruits, de couleurs et Moïsha sort de la maison à la recherche de sa mère. La fillette est pieds nus, en short jaune et tee-shirt à fleurs. Elle respire à fond l’air coloré et sourit en voyant Kanda courir entre ses jambes. Le jeune chat est aussi excité qu’elle par la douceur ambiante et la luminosité du ciel.

Des fleurs odorantes s’épanouissent dans les massifs et les grands arbres, au fond du jardin, murmurent leur chanson légère. Une brise sucrée courbe les longues branches du saule pleureur, apportant avec elle des senteurs florales.

Moïsha se faufile dans les allées en friche et, cherche sa mère. Elle appelle doucement, ne voulant pas effrayer les oiseaux qui se disputent dans les feuilles épaisses du vieux chêne.

La fillette s’impatiente, où est donc cachée Maman ? Enfin, derrière un bouquet de rosiers anciens, elle aperçoit une forme allongée dans l’herbe.

Sa mère est-elle tombée qu’elle reste ainsi sans bouger, le regard égaré dans l’immensité du ciel lapis lazuli. Elle semble totalement perdue dans ses songes, cela inquiète l’enfant qui s’avance avec prudence.

-« Que fais tu là ?

-Je regarde les nuages, ils sont si beaux !

-« Mais, pourquoi pleures tu Maman ? demande l’enfant effrayée

-Ce ne sont pas des larmes ma chérie, répond la mère en souriant avec douceur.

-Mais alors c’est quoi sur tes joues ?

-Oh ça, ce n’est rien, ce sont juste des perles de tendresse.

-Comment ça ?

-Mais oui, tu ne le sais pas encore mais tous les sentiments que nous

éprouvons, colère, joie, surprise, peine … gonflent dans notre cœur et quand  les émotions sont trop fortes et menacent de le faire  éclater, celui-ci déborde et cela donne des larmes. De colère, de joie, de chagrin…

-Mais alors pourquoi des larmes de tendresse sur ton visage ? A quoi

penses-tu ?

-Tu vois ce nuage au dessus de nos têtes ?

-Oui murmure la fillette émerveillée par ce qu’elle découvre dans le bleu du ciel

-Eh bien ce petit cœur de coton c’est le cœur de ta petite sœur que j’ai perdue il y a longtemps. Je sais ainsi qu’elle pense à moi et qu’elle veille sur moi.

-J’ai eu une petite sœur ?

-Oui Lulu. Lucie mon petit ange est là, dans le ciel immense et de temps en temps, je trouve ainsi un signe d’elle et je suis contente.

-Alors la tendresse là sur tes joues, c’est pour elle ?

-oui rien que pour elle, l’espace d’un instant ! Tout le reste ma chérie c’est pour toi. »

La mère et la fille enlacées dans l’herbe tendre regardent le nuage en forme de petit cœur veloutine et se laissent bercer par la caresse passagère de la petite ombre vaporeuse qui poursuit son lent voyage dans l’azur.

Lissandre